«Consensus scientifique» ; pourquoi nos scientifiques doivent réviser Thomas Kuhn
Texte de Philippe Sauro Cinq-Mars
Depuis plusieurs années, un discours martèle qu’il faut « croire en la science », comme si la vérité scientifique se réduisait à une profession de foi. La pandémie de COVID-19 a catalysé cette tendance, consacrant le « consensus scientifique » comme parole d’autorité incontestable et toute remise en question comme un symptôme d’ignorance, voire de dangerosité sociale. Pourtant, cette conception figée et autoritaire de la science trahit l’essence même de l’entreprise scientifique.
Loin d’être un dogme, la science véritable repose sur une dynamique de doute, de remise en question et de révisions constantes. Elle n’avance que parce que des individus ont, à un moment donné, contesté les paradigmes dominants, parfois contre l’ensemble des institutions. Comme l’a démontré Thomas S. Kuhn dans La structure des révolutions scientifiques, l’histoire des sciences est rythmée par des ruptures : ce ne sont pas les vérités établies qui font progresser la connaissance, mais les anomalies, les contestations, les hérésies devenues, avec le temps, des évidences.
C’est pourquoi il est profondément erroné — voire anti-scientifique — de désigner comme irrationnels tous ceux qui remettent en question les dogmes institutionnels actuels. Ce n’est pas parce qu’un individu ou un courant critique la validité d’un paradigme dominant qu’il rejette la science ; bien au contraire, il peut le faire au nom de la rigueur scientifique. La véritable division n’est donc pas entre « croyants » et « complotistes », mais entre ceux qui défendent une science vivante, ouverte, discutable, et ceux qui la réduisent à une technocratie inflexible où le consensus fait loi.
Cette dérive s’est accentuée dans les sciences sociales, où un paradigme issu du post-modernisme et nourri par les théories critiques intersectionnelles s’est imposé comme grille de lecture unique. Toute disparité entre groupes y est interprétée comme symptôme d’une oppression systémique. Toute critique de ces postulats est disqualifiée d’office comme « violence symbolique », « discours de haine » ou « ignorance crasse de la science ». Ce n’est plus la théorie qui est mise à l’épreuve du réel, mais le réel qui est sommé de se conformer à la théorie. Ce n’est plus de la science : c’est de la dogmatique.
Ce verrouillage idéologique produit une science de moins en moins […]


